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8 Avril 2026

La Sierra Leone doit mettre fin aux tentatives visant à criminaliser et à persécuter les défenseurs du Lifeline Nehemiah Projects

Front Line Defenders exprime sa profonde inquiétude face aux représailles des autorités, notamment les arrestations arbitraires, l’acharnement judiciaire, les violences physiques et la démolition d’installations, qui visent les défenseurs des droits humains Mohamed Turay et Prince Tommy Williams, engagés dans la défense pacifique du projet Lifeline Nehemiah (LNP) à Freetown. Les représailles des autorités ont également donné lieu à de graves violations à l'encontre de la communauté du LNP, comme le meurtre d'un bébé âgé de deux jours lors d'une attaque au gaz lacrymogène contre un rassemblement pacifique. Pour s’opposer aux efforts légitimes visant à protéger les terrains du LNP et aux services que l’organisation fournit aux personnes vulnérables, les autorités accusent Prince Tommy Williams d’avoir participé à des émeutes, d'incitation à la violence et de jets de pierres, et Mohamed Turay d'entrave à une opération policière. Les deux défenseurs font l'objet de poursuites dans le cadre de procès distincts. Leurs audiences ont été ajournées à trois reprises, ce qui laisse penser que la procédure judiciaire est délibérément retardée. La prochaine audience est fixée au 14 avril 2026.

Le Lifeline Nehemiah Projects (LNP) est une organisation de la société civile qui œuvre pour les droits des enfants, des personnes en situation de handicap et d'autres groupes vulnérables en Sierra Leone. Le LNP a été fondé en 1992 par Richard Mandewa Cole, qui a aidé plus de 2 000 enfants pendant la guerre civile en Sierra Leone (1991-2002). Aujourd'hui, elle fournit aux enfants, aux femmes et aux filles, aux familles et aux communautés des ressources et des outils pour favoriser le développement durable et lutter contre les inégalités auxquelles sont confrontées les minorités. Depuis 2020, l'organisation détient un titre de pleine propriété sur l’enceinte de Kuntorloh, délivré par le ministère des Terres. Malgré ce titre de propriété légal, le ministère des Affaires sociales a annoncé en septembre 2025 son intention de construire un complexe résidentiel destiné aux personnes en situation de handicap sur un terrain appartenant au LNP, une initiative cofinancée par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD). Cette initiative a déclenché un conflit, les autorités ignorant les injonctions judiciaires et le titre de propriété foncière légitime, et menant une répression sévère à l'encontre de celles et ceux qui s'opposent à la saisie.

Prince Tommy Williams est défenseur des droits humains et directeur exécutif de Lifeline Nehemiah Projects (LNP). Il travaille au sein de l'organisation depuis plus de 25 ans et a notamment dirigé la réponse communautaire face à l'épidémie d'Ebola en Sierra Leone. Mohammed Turay est défenseur des droits humains et directeur financier du Lifeline Nehemiah Projects (LNP). Il dirige le projet agricole et le projet de don du sang du LNP, et milite contre la violence sexiste, le mariage des enfants, les mutilations génitales féminines et pour l'éducation des filles. Ces deux défenseurs sont victimes d'une intense campagne de harcèlement, qui a notamment donné lieu à la confiscation de leurs biens personnels, à des agressions physiques et à des poursuites pénales.

Le 5 septembre 2025, le ministre des Affaires sociales s'est rendu à l'improviste sur les terres du LNP et a annoncé que le ministère allait construire un ensemble de logements destinés aux personnes en situation de handicap sur un terrain appartenant au LNP. Ce projet s'inscrirait dans le cadre de l'initiative « Favoriser l'autonomie économique des personnes en situation de handicap ». Cette initiative est cofinancée et soutenue par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en Sierra Leone. Selon certaines sources, ce nouveau projet ne permettrait pas de remplacer de manière adéquate les services que le LNP fournit déjà aux personnes en situation de handicap. Les plans de l’infrastructure indiquent que les nouvelles installations ne respectent pas les normes d'accessibilité de base. Au vu de ces informations, il semble que le PNUD et le ministère n'aient pas procédé à l'évaluation des besoins ni à la diligence raisonnable requises pour un projet de cette nature.

Fin septembre 2025, les tensions se sont intensifiées lorsque des matériaux de construction ont été livrés sur le chantier du LNP, en dépit d'une injonction provisoire rendue par la Haute Cour. Il semble que les responsables concernés du PNUD et du ministère des Affaires sociales aient ignoré l'injonction de la Cour ainsi que les revendications légitimes de propriété foncière du LNP. Le ministre ayant refusé d'engager le dialogue avec les dirigeants du LNP et la communauté de Kuntorloh, ceux-ci ont adressé une lettre commune au ministre en chef et au cabinet du président de la Sierra Leone, dans laquelle ils évoquaient le conflit et le mépris des autorités à l'égard des revendications légitimes du LNP.

Les 2 et 3 octobre 2025, des policiers ont frappé et arrêté deux membres de l'équipe du LNP qui avaient fait part de leurs inquiétudes concernant le début des travaux, ainsi qu'un jeune bénéficiaire. Le 3 octobre 2025, des policiers ont effectué une descente au domicile du chef de la communauté de Kuntorloh. Le 4 octobre 2025, la police a tiré du gaz lacrymogène sur un rassemblement pacifique de parents et d'enseignants dans la communauté de Kuntorloh, provoquant la mort par asphyxie d'un bébé âgé de deux jours. Le même jour, la police a fait irruption au domicile de Prince Tommy Williams, a lancé du gaz lacrymogène à l'intérieur, a arrêté son épouse et l'a frappée à plusieurs reprises sans raison. Le 4 octobre 2025, trois autres bénéficiaires ont été arrêtés et frappés à coups de chaînes métalliques. Ils ont tous été libérés sans charge. Au cours de cette période, des policiers ont également saisi du matériel informatique et de chantier appartenant au LNP, ainsi que de l'argent appartenant à des bénéficiaires de l’organisation. Aucune enquête n'a été menée pour faire en sorte que les responsables des arrestations, des violences et de toutes les violations commises par les autorités répondent de leurs actes.

Le 15 décembre 2025, Prince Tommy Williams a été arrêté et accusé de participation à des émeutes, trouble de l'ordre public et incitation à la violence en lien avec les événements d'octobre. Il a été détenu arbitrairement jusqu'au 18 décembre 2025, puis libéré sous caution, la procédure à son encontre étant toujours en cours. La police a saisi son téléphone et ne le lui a pas rendu. Les nouvelles tentatives visant à résoudre le conflit par le dialogue ont échoué. Une réunion organisée par le PNUD le 1er décembre 2025 a exclu les représentants du LNP et aurait servi à discréditer leur travail.

Le 14 février 2026, des agents de police se sont rendus sur les terres du LNP à Kuntorloh et, sans avertissement préalable, ont commencé à démolir plusieurs bâtiments du LNP. Le défenseur des droits humains Mohamed Turay a été arrêté dès son arrivée, sans aucune justification apparente. Il a été détenu de manière arbitraire au commissariat de Kissy pendant sept jours, jusqu'au 20 février 2026, dépassant ainsi le délai légal de 72 heures sans être accusé. Sa détention et la démolition injustifiée des bâtiments du LNP semblent constituer des représailles contre la résistance des dirigeants du LNP et de la communauté de Kuntorloh face à l'expropriation. Pour aggraver ces exactions, le 24 février 2026, le Service des conseillers juridiques, agissant au nom du ministère des Affaires sociales, a déposé une injonction provisoire interdisant au LNP et à toute personne liée à l'organisation de publier des informations sur l'affaire judiciaire, ce qui semble constituer une tentative visant à réduire l'organisation au silence et à empêcher toute transparence concernant le litige foncier.

La participation du PNUD au financement d'un projet lié à des attaques contre les défenseurs des droits humains soulève de sérieuses préoccupations quant au respect des obligations de diligence raisonnable et de responsabilité. De plus, le dépôt de nouvelles plaintes contre Prince Tommy Williams pour cyber harcèlement et harcèlement obsessionnel laisse penser qu’il s’agit d’une stratégie d’acharnement judiciaire continu visant à épuiser les défenseurs, au risque de voir de nouvelles accusations portées contre eux et de les contraindre à abandonner la revendication territoriale.

Front Line Defenders est profondément préoccupée par les tentatives visant à criminaliser, arrêter, persécuter et recourir à la violence à l'encontre des défenseurs des droits humains Mohamed Turay et Prince Tommy Williams. Les menaces signalées semblent être des représailles à l'encontre d'actions pacifiques en faveur des droits humains, en particulier les mesures légitimes visant à protéger les terrains et les installations où le LNP vient en aide aux personnes vulnérables. Il est alarmant que les autorités aient recourt à la violence et à la criminalisation pour mener à bien la démolition d'un projet qui est au service de la communauté depuis des décennies. Il est tout aussi préoccupant que le PNUD finance un projet et entretienne des relations avec des autorités qui seraient impliquées dans des actes de persécution à l'encontre de défenseurs des droits humains.

Front Line Defenders exhorte les autorités de la Sierra Leone à abandonner toutes les poursuites et enquêtes visant les défenseurs des droits humains Mohamed Turay et Prince Tommy Williams, à veiller à ce qu'aucune autre violation des droits humains ne soit commise, et à mettre fin à l'accaparement illégal des terres appartenant au LNP jusqu'à ce que la propriété soit clairement établie. Il est également important que les représentants du PNUD, en leur qualité de principal bailleur de fonds, promeuvent des procédures pacifiques et conformes à la loi dans ce dossier, encouragent les autorités à engager un dialogue constructif et pacifique avec le LNP et la communauté de Kuntorloh, et indiquent clairement qu’il doit y avoir une politique de tolérance zéro à l’égard des représailles contre les défenseur⸱ses des droits humains.